L’oliban et la myrrhe figurent parmi les marchandises les plus précieuses du monde antique. Ce sont aussi, aujourd’hui encore, deux résines que l’on fait brûler dans des contextes très divers, du rite liturgique au salon.
Cet article traite de ce qu’elles sont réellement, de l’économie qu’elles ont engendrée, et d’un sujet rarement abordé dans les pages qui leur sont consacrées : ce que l’on respire quand on les brûle.
Deux résines, deux arbres
L’oliban — aussi appelé encens au sens strict — est la gomme-résine de plusieurs espèces du genre Boswellia, en particulier Boswellia sacra, arbre des régions arides du sud de la péninsule Arabique et de la Corne de l’Afrique : Oman, Yémen, Somalie, Éthiopie.
La myrrhe provient d’arbustes du genre Commiphora, notamment Commiphora myrrha, répartis dans des zones voisines.
Dans les deux cas, la récolte procède par incision de l’écorce. L’exsudat s’écoule, durcit à l’air en « larmes », et se récolte après quelques semaines. L’opération se répète sur une même saison, et les arbres exploités de façon trop intensive s’épuisent — difficulté bien réelle pour certaines populations de Boswellia, dont la régénération préoccupe les spécialistes.
| Oliban | Myrrhe | |
|---|---|---|
| Genre botanique | Boswellia | Commiphora |
| Aspect des larmes | Jaune pâle à ambré, translucides | Brun-rouge, plus opaques |
| Odeur à la combustion | Balsamique, citronnée, résineuse | Amère, chaude, légèrement médicinale |
| Usage antique dominant | Culte, fumigation | Culte, embaumement, parfumerie |
« Encens » désigne tantôt l’oliban précisément, tantôt toute matière que l’on brûle pour son odeur — bâtonnets indiens, cônes, mélanges. Dans cet article, « oliban » renvoie à la résine de Boswellia, et « encens » au geste de faire fumer une matière odorante.
La route de l’encens
Ces résines ont soutenu un commerce de très longue distance pendant plus d’un millénaire. Les caravanes reliaient le sud de l’Arabie aux ports méditerranéens et aux grands centres de consommation : Égypte, Mésopotamie, puis monde gréco-romain.
L’ampleur du trafic a laissé des traces archéologiques considérables. Plusieurs sites liés à ce commerce dans le sultanat d’Oman, dont le parc de Wadi Dawkah et les vestiges caravaniers associés, sont inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO sous l’intitulé « Terre de l’encens ».
Les auteurs antiques signalent la valeur de ces produits. Pline l’Ancien, dans son Histoire naturelle (Ier siècle de notre ère), décrit la production et déplore les sommes que Rome consacre à ces importations de luxe. Son témoignage est précieux, et il faut le lire pour ce qu’il est : celui d’un auteur romain critiquant les dépenses de son époque, pas une comptabilité.
Pourquoi on les a brûlées
Les usages rituels de la fumigation sont attestés dans un nombre considérable de cultures, et la convergence s’explique assez simplement.
La fumée monte. Dans des systèmes religieux où le divin est situé en haut, elle fournit un véhicule naturel à l’offrande et à la prière. L’odeur, par ailleurs, transforme un lieu de manière immédiate et perceptible par tous les participants : elle marque la séparation entre l’espace ordinaire et l’espace rituel plus efficacement qu’une barrière matérielle.
Dans l’Égypte ancienne, résines et onguents interviennent dans les rites funéraires et l’embaumement. Dans le judaïsme du Temple, un encens composé est prescrit. Le christianisme, après une période de réticence liée à l’usage impérial romain, intègre l’encensement dans la liturgie — où il demeure, notamment dans les rites orientaux et catholiques. Les traditions bouddhiques et hindoues ont développé leurs propres répertoires ; la sauge blanche relève d’un autre cas de fumigation, aux enjeux écologiques et culturels particuliers.
Il faut ajouter une dimension plus terre à terre : dans des villes sans égouts et des édifices accueillant des foules, la fumigation avait aussi une fonction désodorisante. Les deux motifs — rituel et pratique — ne s’excluent pas.
Ce que l’on respire
C’est la partie généralement absente des articles sur l’encens, et c’est pourtant la seule qui engage la santé des lecteurs.
Faire brûler une matière organique produit une combustion incomplète. La fumée d’encens contient des particules fines, du monoxyde de carbone et divers composés organiques volatils. C’est inhérent au procédé, quelle que soit la qualité de la résine, et cela vaut pour l’encens dit naturel comme pour les bâtonnets industriels.
Les travaux sur la qualité de l’air intérieur montrent que l’usage d’encens en espace clos et mal ventilé élève nettement la concentration en particules fines, dans des proportions comparables à d’autres sources de combustion domestique. Des études menées dans des contextes d’usage intensif — lieux de culte, foyers où l’encens brûle quotidiennement — ont rapporté des associations avec des effets respiratoires. Les données concernant un usage occasionnel en habitation sont plus limitées, et il serait exagéré d’en tirer une alarme.
Les mesures de bon sens qui en découlent n’ont rien de contraignant :
- ventiler pendant et après la combustion, fenêtre entrouverte ;
- éviter de brûler de l’encens dans une pièce petite et fermée, en particulier une chambre pendant le sommeil ;
- s’abstenir en présence de personnes asthmatiques, de nourrissons ou de femmes enceintes, par simple précaution ;
- limiter la durée et la fréquence plutôt que de laisser se consumer en continu ;
- ne jamais laisser une combustion sans surveillance : braises et cendres chaudes sont une cause d’incendie domestique.
Ces précautions ne visent pas à dissuader. Elles replacent simplement l’encens dans la catégorie à laquelle il appartient : celle des combustions domestiques, au même titre qu’une bougie ou une cheminée. Cette prudence vaut pour l’ensemble des rituels naturels pratiqués à la maison.
Résines et santé : la ligne à ne pas franchir
L’oliban fait l’objet de recherches portant sur certains de ses constituants, notamment des acides boswelliques étudiés pour leurs propriétés anti-inflammatoires. Ces travaux existent ; ils concernent des extraits standardisés administrés par voie orale, dans des protocoles définis.
Cela n’a aucun rapport avec le fait de brûler de la résine dans un salon. Inhaler une fumée ne constitue ni une voie d’administration contrôlée ni un dosage. Aucune affirmation thérapeutique ne peut être tirée de l’usage domestique de l’encens, et ce site n’en formulera pas.
Les présents des mages : un récit devenu symbole
L’or, l’oliban et la myrrhe forment aujourd’hui un trio indissociable dans l’imaginaire de Noël. Cette association vient de l’Évangile selon Matthieu, qui mentionne des présents offerts à l’enfant Jésus : de l’or, de l’encens et de la myrrhe. Le texte ne précise ni le nombre des visiteurs, ni leur statut exact de rois, ni même leur origine géographique détaillée. L’image des « trois rois mages » s’est construite progressivement dans les traditions chrétiennes, notamment à partir des trois cadeaux énumérés.
Dans ce récit, l’encens ne désigne pas nécessairement une matière analysée selon les catégories botaniques modernes. Le terme grec généralement traduit par « encens » renvoie à l’oliban, tandis que la myrrhe correspond à une autre résine aromatique. Pour les lecteurs antiques, ces produits évoquaient des marchandises précieuses, venues de régions lointaines et intégrées aux échanges entre l’Arabie du Sud, la Corne de l’Afrique, l’Égypte, le Levant et le monde méditerranéen.
Les interprétations chrétiennes ultérieures ont attribué aux trois présents une valeur théologique : l’or aurait figuré la royauté, l’encens la divinité et la myrrhe la condition mortelle ou la sépulture. Cette lecture symbolique appartient à l’histoire de l’exégèse et de la liturgie ; elle ne doit pas être confondue avec une explication certaine des intentions du rédacteur de l’Évangile.
L’importance culturelle de cette scène a aussi influencé les représentations artistiques. Dans les mosaïques, les enluminures, les crèches ou les peintures de la Renaissance, les récipients apportés par les mages prennent parfois l’apparence de boîtes ouvragées, de coupes ou de brûle-parfums inspirés d’objets contemporains de l’artiste. Ces images renseignent donc autant sur les usages et le luxe de leur époque que sur la Palestine du Ier siècle.
Lire les textes anciens sans confondre les matières
Le mot « encens » peut être trompeur. En français courant, il sert à la fois à désigner l’oliban, les résines brûlées en général et, par extension, les bâtonnets parfumés commercialisés aujourd’hui. Dans les textes anciens, les mots traduits par « encens », « parfum » ou « aromate » peuvent recouvrir des réalités variées : résines, gommes, bois odorants, huiles, plantes séchées ou mélanges complexes.
Cette difficulté concerne également la myrrhe. Selon le contexte, elle peut désigner une résine issue d’espèces de Commiphora, une préparation parfumée contenant cette résine, ou un produit commercial dont la composition exacte n’est pas connue. Les routes marchandes, les traductions successives et les substitutions locales ont pu élargir ou déplacer le sens des noms.
Une lecture attentive distingue donc plusieurs niveaux :
| Ce que l’on rencontre | Ce que cela permet d’affirmer | Ce que cela ne permet pas d’affirmer |
|---|---|---|
| Un nom de résine dans un texte | L’existence d’une catégorie aromatique reconnue | L’espèce botanique précise dans tous les cas |
| Un encensoir dans une tombe ou un sanctuaire | Un usage possible de fumigations ou de parfums | La résine exacte qui y fut brûlée |
| Une liste de marchandises | La valeur économique d’aromates transportés | Leur destination rituelle unique |
| Une recette tardive | Une tradition de mélange à une époque donnée | Une pratique inchangée depuis l’Antiquité |
Les recettes rituelles posent un problème particulier. Certaines listes d’ingrédients ont été copiées, commentées et adaptées pendant des siècles. Une formule attribuée à l’Antiquité peut ainsi être connue seulement par un manuscrit plus tardif, par une traduction médiévale ou par une reconstitution contemporaine. La présenter comme une recette « immuable » ou « secrète depuis toujours » effacerait les transformations réelles des pratiques.
Cette prudence ne diminue pas la portée symbolique de l’oliban et de la myrrhe. Elle permet au contraire de mieux comprendre leur histoire : celle de matières végétales mobiles, renommées selon les langues, intégrées à des cultes différents et constamment réinterprétées.
Ce que l’archéologie peut identifier, et ce qu’elle laisse en suspens
Les résines semblent solides et durables, mais leur identification archéologique reste délicate. Une matière aromatique déposée dans un vase, sur un autel ou dans un encensoir peut avoir été chauffée, mélangée à d’autres ingrédients, dégradée par l’humidité ou contaminée lors de fouilles anciennes. Sa couleur, son odeur résiduelle ou son aspect brillant ne suffisent pas à conclure qu’il s’agit d’oliban ou de myrrhe.
Les analyses de laboratoire peuvent rechercher certains marqueurs chimiques dans des dépôts, des fragments de résine ou des parois de récipients. Elles sont particulièrement utiles lorsqu’elles sont croisées avec le contexte de découverte : datation du niveau archéologique, forme du contenant, traces de combustion, inscriptions, provenance supposée des marchandises et comparaison avec des échantillons de référence. Une identification convaincante repose rarement sur un seul indice.
Même dans de bonnes conditions, les résultats ont leurs limites. Ils peuvent révéler la présence probable d’une famille de résines sans toujours permettre de distinguer une espèce précise de Boswellia ou de Commiphora. Ils ne restituent pas automatiquement une recette complète, ni le statut religieux exact d’un parfum. Un résidu aromatique trouvé dans une maison, par exemple, peut relever d’un usage domestique, funéraire, artisanal, commercial ou cultuel.
Un brûle-parfum ancien atteste d’abord un geste : chauffer ou consumer une matière afin de produire une fumée ou une odeur. Il ne prouve pas, à lui seul, que l’oliban ou la myrrhe y étaient employés. L’objet, les résidus et le contexte doivent être examinés ensemble.
Cette méthode évite deux simplifications fréquentes : imaginer que chaque encensoir antique contenait de l’oliban, ou supposer qu’une résine identifiée scientifiquement possédait nécessairement une fonction sacrée. Entre la plante, le commerce, la préparation et le rite, l’histoire de l’encens demeure une chaîne d’interprétations à reconstituer avec précaution.
Les résines ne circulent jamais seules : elles accompagnent tout un mobilier rituel, dont les amulettes et objets rituels d’Asie du Sud-Est donne un aperçu.
Choisir sans se tromper
Quelques repères pratiques pour s’y retrouver :
- Les larmes de résine pure se reconnaissent à leur aspect irrégulier et nécessitent un support de combustion — charbon ou tamis chauffé.
- Les bâtonnets associent une matière odorante à un liant et à un support combustible ; la composition est très variable et rarement détaillée.
- Les mentions comme « naturel » ne sont pas réglementées de manière uniforme et ne garantissent pas l’absence de parfum de synthèse.
- Une résine authentique est relativement chère : l’oliban et la myrrhe de qualité se vendent au poids, et un prix très bas doit éveiller l’attention.
Pour la question des supports, de leur sécurité et de leurs usages respectifs, voir notre article sur les types de porte-encens.
